Reporter un rendez-vous médical, renoncer à consulter un spécialiste, parcourir des dizaines de kilomètres pour trouver un généraliste disponible : ces situations concernent aujourd’hui des millions de Français. Selon une étude de 2024, 67 % de la population a déjà été contrainte de reporter des soins ou d’y renoncer, le manque de médecins arrivant en tête des explications. Les déserts médicaux ne sont plus un phénomène marginal cantonné aux campagnes reculées : ils touchent aussi bien des territoires ruraux que certaines zones périurbaines et urbaines. Face à ce constat, plusieurs leviers sont mobilisés simultanément : incitations à l’installation, télémédecine, délégation de tâches, innovations technologiques et politiques publiques territoriales. Cet article fait le point sur les solutions concrètes déployées ou envisagées pour améliorer l’accès aux soins dans ces territoires.

Diagnostic des déserts médicaux en france : cartographie et indicateurs

Avant d’envisager des solutions, il est nécessaire de comprendre l’ampleur et la nature du phénomène. En France, environ 8,1 % de la population est confrontée à des territoires de faible densité médicale, ce qui représente près de 9 000 communes et 5,3 millions d’habitants. D’autres estimations évoquent jusqu’à 8 millions de Français vivant dans un désert médical, selon les critères retenus.

Il convient de distinguer deux réalités différentes : d’une part, des secteurs souffrant d’un manque global d’offre de soins, actuel ou prévisible à court terme, qui nécessitent des aides à l’installation de nouveaux professionnels ; d’autre part, des territoires ne manquant pas globalement d’offre de soins mais où l’accessibilité reste localement problématique, ce qui appelle plutôt une réorganisation de la présence médicale existante.

Zonage APL (accessibilité potentielle localisée) et seuils de sous-dotation

La désertification médicale ne résulte pas d’une baisse générale du nombre de médecins en France, mais d’un déséquilibre croissant dans la répartition de l’offre. Ce déséquilibre se manifeste à plusieurs niveaux : entre zones d’un même département, certaines étant bien dotées quand d’autres sont sous-dotées ; entre spécialités médicales et médecine générale, cette dernière étant moins choisie par les nouveaux médecins ; et entre médecine salariée et médecine libérale, cette dernière assurant davantage d’heures de consultation.

Un désert médical se définit ainsi comme une zone géographique où la densité de professionnels de santé, rapportée à la population et à ses besoins, est nettement plus faible que dans le reste du pays. Ces situations sont souvent corrélées à un moindre dynamisme économique local et à un vieillissement de la population, qui rend plus difficile le remplacement des professionnels partant à la retraite.

Densité médicale par territoire : creuse, cantal, nièvre en exemples critiques

Certains départements ruraux comme la Creuse, la Nièvre ou le Cher sont régulièrement cités comme des territoires particulièrement touchés par la sous-densité médicale. C’est d’ailleurs dans la Creuse qu’est né le projet de l’association Médecins Solidaires, avant de se déployer dans la Nièvre, le Cher et en Nouvelle-Aquitaine, preuve que ces départements figurent parmi les zones prioritaires d’intervention.

Contrairement à une idée reçue, les déserts médicaux ne se limitent pas aux zones rurales isolées. L’Île-de-France fait partie des régions les plus touchées, aux côtés du Centre-Val de Loire et des territoires ultramarins, ce qui montre que la désertification médicale touche aussi des zones urbaines et périurbaines densément peuplées.

Temps d’accès aux urgences et effet sur la mortalité évitable

Environ 6 % de la population française déclare avoir un accès difficile aux services d’urgence. Le renoncement ou le report de soins qui découle de ces difficultés d’accès n’est pas sans conséquence sanitaire : selon une étude, 16 % des personnes ayant reporté des soins ont vu leurs symptômes s’aggraver, un taux qui grimpe à 41 % chez les personnes atteintes d’une maladie chronique.

Martial Jardel, cofondateur de l’association Médecins Solidaires, illustre ce constat : « Le diabète et l’hypertension, entre autres, sont des pathologies qui ne modifient normalement pas l’espérance de vie lorsqu’elles sont détectées à temps, parce qu’on les traite bien. Mais, aujourd’hui, on voit arriver dans nos centres de santé des personnes avec des pathologies non traitées. Ce sont des gens qui s’exposent peut-être à des complications mortelles sur le long terme. » Il rapporte également des cas de cancers dépistés tardivement chez des personnes n’ayant pas consulté depuis longtemps faute d’accès aux soins.

Projections démographiques des professionnels de santé à horizon 2030

Le vieillissement des professionnels de santé en exercice, combiné aux nouvelles attentes des jeunes médecins en matière d’équilibre de vie, laisse craindre une aggravation du phénomène si aucune mesure structurelle n’est prise. La fin du numerus clausus constitue une réponse partielle à ce vieillissement démographique, mais elle ne peut, à elle seule, résoudre le problème de la répartition territoriale des professionnels de santé, qui reste l’enjeu central de la désertification médicale.

Télémédecine et téléconsultation comme leviers d’accès aux soins

La télémédecine permet de rapprocher virtuellement professionnels de santé et patients grâce à des consultations à distance, remboursées par l’Assurance Maladie. Pour les patients rencontrant des problèmes de mobilité et habitant dans des territoires de faible densité médicale, elle apporte un avantage réel : obtenir rapidement l’avis d’un spécialiste et accélérer la prise en charge si nécessaire.

Plateformes de téléconsultation : doctolib, qare, MesDocteurs

Le développement de plateformes numériques de téléconsultation s’est fortement accéléré depuis la crise sanitaire liée à la Covid-19, qui a permis de moderniser le système de soins et de démocratiser des solutions comme les consultations médicales par vidéo. Ces plateformes s’intègrent désormais aux parcours de soins coordonnés, en particulier pour le suivi de pathologies chroniques ou pour des avis spécialisés qui ne nécessitent pas systématiquement un déplacement physique.

Cabines de télémédecine connectées en pharmacie rurale

Dans certains villages isolés, des cabines de téléconsultation équipées d’un système de visioconférence et d’un ensemble d’équipements médicaux permettent de réaliser des actes de routine : prise de tension, pesée, électrocardiogramme, examen cutané ou des conduits auditifs. Ces cabines offrent une solution concrète pour les patients ne disposant pas d’un accès simple à un médecin, tout en garantissant un examen clinique de qualité grâce aux équipements embarqués.

Télé-expertise et télésurveillance pour les pathologies chroniques

Au-delà de la téléconsultation classique, la télé-expertise permet à un professionnel de santé de solliciter l’avis d’un confrère spécialiste à distance, sans que le patient ait à se déplacer. Un pneumologue exerçant en CHU illustre cet apport : il reçoit parfois des patients ayant traversé toute une région pour une consultation, alors que la décision médicale repose sur des mesures de souffle qui pourraient être réalisées au domicile du patient par une personne formée, sans nécessairement être médecin. Cela ne supprime pas l’intérêt du contact direct entre patient et médecin, mais permet de s’appuyer sur la télémédecine pour aider les personnes ayant des difficultés à se déplacer.

Cadre réglementaire et remboursement assurance maladie de la téléconsultation

La téléconsultation et la télé-expertise sont aujourd’hui remboursées par l’Assurance Maladie, ce qui a considérablement facilité leur adoption par les patients comme par les professionnels de santé. Ce cadre réglementaire reste toutefois amené à évoluer, et il est nécessaire d’accompagner l’ensemble des établissements de santé dans la mise en place de la télémédecine, afin que cette solution bénéficie réellement aux territoires les plus isolés et pas seulement aux zones déjà bien équipées en infrastructures numériques.

Dispositifs d’incitation à l’installation des professionnels de santé

Plusieurs dispositifs financiers et contractuels visent à encourager l’installation de professionnels de santé dans les zones sous-dotées, qu’il s’agisse de médecins en formation, de jeunes diplômés ou de praticiens déjà en exercice.

Contrat d’engagement de service public (CESP) pour les internes en médecine

Le Contrat d’Engagement de Service Public (CESP) prévoit le versement d’une rémunération mensuelle de 1 200 euros aux étudiants en médecine qui s’engagent à s’installer dans une zone frappée de désertification médicale. Au-delà de l’incitation financière, un dispositif d’accompagnement à l’orientation et à l’installation est proposé à ces étudiants, avec un suivi personnalisé dans leur nouvelle vie professionnelle. Un référent « installation » a d’ailleurs été institué dans chaque Agence Régionale de Santé pour apporter information et soutien aux professionnels susceptibles de s’installer dans un territoire sous-doté.

Dans le même esprit, le contrat de Praticien Territorial de Médecine Générale (PTMG) permet un complément de revenus, une meilleure protection sociale et un accompagnement à l’installation dans les zones manquant de médecins généralistes.

Zonage ZRR (zone de revitalisation rurale) et exonérations fiscales associées

Le zonage des territoires en fonction de leur niveau de désertification permet de cibler les aides publiques et les exonérations fiscales vers les zones les plus fragiles. Certaines collectivités locales complètent ces dispositifs nationaux par des aides à l’installation et à la gestion du cabinet médical, afin de rendre ces territoires plus attractifs pour les professionnels de santé.

Maisons de santé pluriprofessionnelles (MSP) et exercice coordonné

Les Maisons de Santé Pluriprofessionnelles (MSP) rassemblent des professionnels de santé autour d’un projet médical élaboré en commun et contractualisé avec l’Agence Régionale de Santé. Contrairement aux centres de santé mis en place par des collectivités territoriales, les MSP maintiennent l’exercice libéral de chaque professionnel qui y participe, tout en les liant autour d’un projet médical partagé.

Ces structures présentent plusieurs avantages pour les praticiens :

  • un exercice collectif qui évite l’isolement et facilite les remplacements ;
  • une réflexion de fond sur la pratique médicale et le projet professionnel de chacun ;
  • des incitations financières de l’État et des collectivités publiques ;
  • une mutualisation des charges de secrétariat, de gestion et d’investissement ;
  • des allégements administratifs, notamment via la Société Interprofessionnelle de Soins Ambulatoires (SISA).

Pour les patients, les MSP garantissent un parcours de soins coordonné, avec des professionnels qui se connaissent et exercent au même endroit. Un rapport de l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) a salué l’efficacité de ces structures, en particulier pour rassurer les jeunes médecins qui redoutent l’isolement propre aux déserts médicaux. Près de 3 millions de Français bénéficient aujourd’hui d’un suivi dans une maison ou un centre de santé.

Contrats d’aide à l’installation des médecins (CAIM) et aides à la première installation

Depuis début 2017, quatre contrats ont été mis en place pour encourager l’installation de nouveaux médecins dans les zones déficitaires :

  • le Contrat d’Aide à l’Installation du Médecin (CAIM), qui finance les investissements liés aux locaux, aux équipements et aux charges diverses ;
  • le Contrat de Stabilisation et de Coordination des Médecins (Coscom), qui soutient l’activité en groupe au sein de communautés professionnelles territoriales de santé ou d’équipes de soins primaires ;
  • le Contrat de Transition (Cotram), qui facilite l’accueil d’un nouveau médecin lors de la reprise d’un cabinet ;
  • le Contrat de Solidarité Territoriale Médecin (CSTM), qui permet de consacrer une partie de l’activité libérale au soutien de confrères installés en zones déficitaires.

À ces dispositifs s’ajoutent des aides destinées aux jeunes médecins et aux professionnels en formation : postes d’assistants partagés entre ville et hôpital, généralisation du contrat de médecin adjoint, et développement des stages ambulatoires extrahospitaliers, rendus plus attractifs par la revalorisation de l’indemnité des maîtres de stage et l’amélioration des conditions d’accueil des stagiaires en zones sous-denses.

Délégation de tâches et nouvelles organisations des professions de santé

Face à la pénurie de médecins, une piste complémentaire consiste à mieux répartir les compétences entre professionnels de santé, afin de libérer du temps médical sans dégrader la qualité de la prise en charge.

Infirmiers en pratique avancée (IPA) et élargissement des compétences

Les Infirmiers en Pratique Avancée (IPA) peuvent contribuer à améliorer l’offre de soins grâce à la prescription d’examens ou au renouvellement d’ordonnances. Patrice Diot, ancien doyen de la faculté de médecine de Tours, insiste sur la nécessité de mieux faire connaître le rôle des différents professionnels de santé dès les études de médecine : « Il faudrait mettre en place davantage de coopération au sein du système de santé. Les médecins connaissent souvent très mal ce que font les kinésithérapeutes, les orthophonistes, les orthoptistes, les psychomotriciens… » Il propose notamment la création d’une licence de trois années communes à l’ensemble des formations en santé, suivie de masters spécialisés.

Protocoles de coopération entre pharmaciens et médecins généralistes

Certains protocoles permettent déjà à des professionnels autres que les médecins de jouer un rôle de porte d’entrée dans le parcours de soins. Patrice Diot cite l’exemple des pharmaciens autorisés à prescrire des antibiotiques dans les cas de cystites : « Il faut permettre aux patients d’entrer dans le système de soins via d’autres professionnels. […] Le médecin a vocation à être au cœur du dispositif, mais pas forcément la porte d’entrée. »

Assistants médicaux : décharge administrative et gain de temps médical

Le recrutement d’assistants médicaux permet d’alléger la charge administrative des médecins et de leur redonner du temps de consultation. Cette délégation des tâches, associée au recours à des infirmiers en pratique avancée, représente à la fois un gain qualitatif pour la pratique médicale et un gain quantitatif en heures de consultation disponibles pour les patients.

Innovations technologiques au service des territoires isolés

Au-delà de la télémédecine, d’autres innovations technologiques commencent à transformer l’accès aux soins dans les territoires isolés, en particulier pour le suivi à distance et la logistique médicale.

Drones médicaux pour l’acheminement de produits sanguins et vaccins

Les nouvelles technologies médicales sont identifiées comme un levier pour un accès aux soins plus équitable dans les territoires isolés, notamment pour réduire les délais d’acheminement de certains produits de santé sensibles vers des zones difficiles d’accès.

Intelligence artificielle diagnostique appliquée à la médecine rurale

Le développement d’outils d’aide au diagnostic s’inscrit dans la continuité des efforts de modernisation du système de soins, en complément de la télémédecine, pour soutenir les professionnels exerçant dans des zones où l’accès à un avis spécialisé rapide reste difficile.

Objets connectés et suivi à distance des patients isolés

Les objets connectés permettent d’assurer un suivi régulier de patients isolés, en particulier pour les personnes âgées ou atteintes de maladies chroniques, sans nécessiter de déplacement systématique. Cette approche s’inscrit dans une logique de continuité des soins, l’un des piliers essentiels de la qualité de prise en charge, aux côtés du contact, de la complétude des services proposés et de la coordination entre les différents intervenants du parcours de soins.

Politiques publiques et financement de l’offre de soins territoriale

Les solutions de terrain ne peuvent produire leur plein effet sans un cadre de politique publique cohérent, capable de coordonner les initiatives locales et de flécher les financements vers les territoires prioritaires.

Plan ma santé 2022 et objectifs de lutte contre les déserts médicaux

La réforme du système de santé français « Ma Santé 2022 » vise notamment à labelliser 500 à 600 hôpitaux de proximité, chargés de mettre en relation les acteurs libéraux, hospitaliers et médico-sociaux afin de constituer un parcours de soins structuré pour une meilleure prise en charge globale des patients.

D’autres propositions plus récentes, portées dans le cadre de projets de loi contre la désertification médicale, prévoient notamment :

  • de fixer le nombre de places en études de médecine en fonction des besoins de santé des territoires plutôt que selon une logique comptable ;
  • de rendre obligatoire l’installation des jeunes médecins en zone sous-dense pendant une période de trois ans, en contrepartie d’un soutien financier pendant leurs études ;
  • de mettre en place un conventionnement sélectif orientant l’installation des médecins vers les zones sous-dotées ;
  • de renforcer le maillage territorial sanitaire afin que personne ne se trouve à plus de 30 minutes d’un établissement de santé ;
  • de soutenir les collectivités locales dans l’ouverture de centres de santé et le salariat de médecins ;
  • de renforcer les compétences des hôpitaux de proximité pour réaliser des consultations avancées au plus près des besoins des territoires.

Certaines associations, comme celle portée par la rhumatologue Laure Artru, défendent des mesures plus contraignantes, à l’image du conventionnement déjà appliqué aux infirmiers, aux kinésithérapeutes et aux dentistes, qui empêcherait les médecins de s’installer dans des zones déjà bien dotées sauf en cas de remplacement d’un départ. « La santé dépend de votre code postal. C’est très inégalitaire », résume-t-elle, plaidant également pour une obligation d’exercice de deux ans en zone sous-dotée pour les jeunes médecins.

Rôle des agences régionales de santé (ARS) dans la régulation territoriale

Les Agences Régionales de Santé jouent un rôle central dans l’accompagnement des projets de territoire, en particulier via les référents « installation » chargés d’orienter les professionnels de santé vers les zones prioritaires. Elles participent également à la co-construction de projets d’animation et d’aménagement du territoire avec les professionnels de santé, les usagers, les institutions et les élus locaux, ainsi qu’à l’évaluation régulière des actions territoriales mises en œuvre.

Financement des communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS)

Les Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS) sont des initiatives portées par des professionnels de santé autour d’un projet de santé défini pour un territoire donné, en lien avec l’Agence Régionale de Santé. Elles regroupent des équipes de soins primaires, des acteurs de soins de second recours et des professionnels médico-sociaux, avec pour objectif de garantir la continuité, la cohérence, la qualité et la sécurité des services de santé.

Concrètement, les CPTS visent à mettre en relation les professionnels de santé libéraux d’un même territoire afin qu’ils s’organisent collectivement pour mieux couvrir les besoins de la population : proposition de consultations sans rendez-vous, attribution de médecins traitants aux patients qui n’en ont pas, et communication renforcée avec les autres services de soins de la région, notamment les hôpitaux et les EHPAD, pour assurer un véritable suivi du parcours de soins. L’action coordonnée des équipes de soins primaires et des CPTS constitue un facteur essentiel d’amélioration des parcours de santé de proximité, en particulier pour les patients atteints de maladies chroniques, les personnes en situation de précarité et les personnes en situation de handicap ou de perte d’autonomie.